philippeherlin.com le site de PHILIPPE HERLIN
Retour Publications

19/12/2008 ACDEFI : Finance : l'impératif de la recherche

« Les marchés capitulent », voici une expression à la fois inquiétante et révélatrice que l’on entend souvent en ce moment. Sans références, les marchés financiers semblent évoluer comme des bateaux ivres, privés de gouvernail et emportés par la tempête. Pourtant deux postulats théoriques essentiels, deux certitudes solidement établies devraient jouer les forces de rappel et permettre à la planète finance de trouver ses marques : la valeur fondamentale et l’efficience des marchés. Ces deux notions sont à la base de tous les modèles théoriques et mathématiques utilisés sur les places financières, elles semblent aller de soi et sont très rarement critiquées. Alors pourquoi les marchés rendent-ils les armes ?

Interrogeons ces deux notions. Pour chaque action cotée en bourse il existe, nous dit-on, une valeur fondamentale ou intrinsèque dépendant des caractéristiques réelles de l’entreprise (rentabilité, part de marché, carnet de commandes) et de son environnement macroéconomique (taux d’intérêt, taux de change, prix des matières premières, taux de croissance du PIB). Autour de ce repère évolue de façon plus ou moins erratique le prix du marché – la cotation boursière minute par minute – résultant des comportements des traders et des spéculateurs, le plus souvent qualifiés de moutonniers, myopes ou irrationnels par les théoriciens. Cette dichotomie entre la valeur fondamentale et le prix de marché est à la base de la pensée financière. Quelle vision simpliste ! Voici une distinction toute platonicienne entre un monde vrai et un autre livré à l’errance et à l’illusion : comme ces pauvres bougres enfermés dans la caverne de Platon, nous ne voyons que l’ombre furtive d’une « vraie valeur » qui nous échappe… Cette conception de la vérité n’a plus cours depuis longtemps dans les sciences mais elle modèle encore nos comportements dans le domaine économique, il suffit de voir, dès les premiers signes de la crise, le ministre de l’économie monter au créneau pour affirmer que « les fondamentaux de notre économie sont bons », on sait ce qu’il en advient quelques mois plus tard. Il n’y a pas d’un côté une vraie valeur et de l’autre une exubérance irrationnelle, mais une incertitude généralisée sur l’ensemble des variables économiques, au niveau de l’entreprise comme au niveau national et international, et les intervenants sur les marchés, qui doivent évaluer et prévoir la valeur des actions, réajustent en permanence leurs anticipations. La stabilité et la solidité d’une valeur intrinsèque est un mythe, la valeur fondamentale n’existe pas.

Seconde notion fondatrice : l’efficience des marchés. L’économiste américain Eugene Fama nous le dit depuis les années 60, et toute la théorie financière le reprend à sa suite, les marchés sont efficients, autrement dit le prix des actifs financiers reflète en permanence toute l'information pertinente disponible, les prix futurs dépendront uniquement des informations qui parviendront quotidiennement sur le marché, les cours de bourse suivent donc une marche au hasard, au sens où il n’y a pas de relation de dépendance temporelle entre eux (comme quand on joue aux dés, sortir deux six de suite ne va pas prédisposer à en sortir un troisième, les tirages sont indépendants les uns des autres). Pourquoi ce krach boursier alors ? Quelles sont les informations qui expliquent la tourmente financière ? Ce serait plutôt en fait l’absence d’information (sur le bilan des banques notamment) qui explique la crise. Alors, dans ce cas, où est l’efficience des marchés ? Et puis, plus fondamentalement, signalons que Benoît Mandelbrot a mathématiquement démontré que les cours de bourse ont une dimension non entière (ou fractale), autrement dit qu’ils ne suivent pas une marche au hasard. Les marchés financiers ne jouent pas aux dés, ils ont de la mémoire. Cette découverte date déjà de plus de deux décennies et elle attend toujours d’être intégrée dans le corpus théorique de la finance… Mépris, oubli, méconnaissance ? Tout cela à la fois certainement.

Les deux concepts de base de la théorie des marchés financiers, la valeur fondamentale et l’efficience des marchés, sont en réalité erronés. Sur les marchés beaucoup d’intervenants s’en doutent mais font « comme si », nous le savons, s’en remettant à leur flair ou à leur expérience pour corriger ou interpréter ce que leur disent les modèles mathématiques. Ne restons pas dans ce faux-semblant, les événements actuels doivent nous obliger à nous interroger sur les concepts fondamentaux de la finance (valeur, prix, marché, information). Toute crise est un changement de paradigme et c’est en se donnant les moyens de la penser qu’on peut la surmonter.

En reprenant et en reliant ce qui a été négligé ou oublié par la science économique, nous avons pu montrer, dans une étude publiée par le Club Finance HEC, qu’une approche plus scientifique pouvait être proposée. L’abandon de la notion de valeur fondamentale, avec l’idée de hiérarchie dans l’information qu’elle implique, amène à considérer le marché comme un « entonnoir à informations » dont on peut alors mesurer la structuration grâce à la théorie de la communication de Shannon et Weaver. L’organisation qui en résulte (à travers le concept d’entropie) est très différenciée, ce qui correspond à ce que chacun peut observer sur les marchés où il y a des leaders, des entreprises moyennes et une multitude de petites (au passage, aucune théorie économique n’est capable d’expliquer que cette situation différenciée constitue un équilibre). L’information circule alors en priorité chez les entreprises leaders, ce qui se traduit par des cours boursiers qui ne suivent pas une marche au hasard mais ont une dimension fractale, comme l’indique Mandelbrot. Et justement, le mathématicien Michel Mendès-France a établi un rapport direct entre les concepts d’entropie et de dimension fractale, la boucle est bouclée.

D’autres approches peuvent être proposées bien sûr, d’autres pistes sont à explorer, mais quoi qu’il en soit, l’impératif de la recherche, des remises en cause et de l’ouverture à d’autres disciplines, se pose avec urgence au monde de la finance.


Philippe Herlin